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Alerte pollution : Les abeilles sonnent-elles le glas ?
Parasites, virus,
empoisonnements... Depuis une vingtaine
d'années, les apiculteurs constatent de nombreux cas de surmortalité chez les abeilles. Il est temps de
réaliser pleinement les graves implications de ce phénomène. Cela commence comme un
mauvais film d'épouvante : l'automne dernier, aux
États-Unis, les butineuses se sont mises à disparaître, abandonnant
derrière elles le reste de la ruche. Les abeilles pilleuses, habituellement promptes à attaquer les essaims affaiblis, semblent éviter soigneusement les colonies concernées par la « malédiction ». Dans l'incertitude quant à l'origine de l'épidémie, on a
parlé d'une « maladie de la disparition ». Impossible, en effet, d'expertiser des cadavres
volatilisés dans la nature. Ni fleurs, ni couronnes Au Texas et en Floride, certaines
colonies ont été détruites à 80 %. Un désastre qui a
rapidement affolé les producteurs fruitiers et maraîchers, menacés
de faillite. Car apis mellifera, notre
abeille domestique, assure
l'essentiel de la pollinisation des
plantes, sauvages comme commerciales.
En une journée, une ruche féconde
entre 28 et 35 millions de fleurs ;
un travail aussi colossal qu'invisible. Albert Einstein aurait déclaré
: « Si les abeilles venaient à
disparaître, l'homme n'aurait plus
que quatre ans à vivre. » Alarmiste ? L'homme pourrait certainement se passer de miel, mais nous ne possédons aucune
technique d'échelle suffisante pour réaliser
la pollinisation nous-mêmes. Il y a quelques semaines, le responsable
du massacre, un champignon nommé nosema ceranae, aurait été identifié. La fumagilline, antibiotique déjà présent dans la pharmacopée apicole, devrait permettre de traiter cette maladie rebaptisée nosemose. L'anecdote finit donc sur un happy
end. Sinon que la mort massive
d'abeilles n'a rien d'épisodique :
depuis le début des années 1990, les
apiculteurs constatent régulièrement
l'affaiblissement de leurs colonies.
La transmission des maladies parasitaires, nombreuses (dont le varroa destructor qui a poussé beaucoup d'apiculteurs à jeter l'éponge), est facilitée par la transhumance des ruches, abondamment pratiquée
pour diversifier les récoltes et, à la demande
d'agriculteurs, pour assurer la
pollinisation. Mais les épizooties
n'expliquent pas tout. L'agriculture conventionnelle épand herbicides et pesticides de manière irraisonnée depuis une quarantaine d'années. C'est le temps qu'il aura fallu pour transformer les plaines de grandes cultures en « zones à risques » pour l'abeille. « Aujourd'hui, les apiculteurs qui aiment leurs abeilles n'iront jamais les mettre en plaine au milieu des polluants », déclare Annie Lamarque, apicultrice bio dans les Pyrénées-Atlantiques. Gaucho et Régent ont été interdits, mais cette fragile victoire ne doit pas occulter les questions que soulèvent de nombreux autres produits phytosanitaires agricoles (endosulfan, deltamethrine...) dont la toxicité à long terme demeure très mal évaluée. À cela s'ajoutent la disparition des pâtures et l'arrachage des haies, réserves à fleurs sauvages (mauves, ronces, prune-liers, aubépines...). Le réchauffement climatique renforce le problème. Depuis la canicule de 2003, le déficit pluviomé-trique constant désespère les apiculteurs car la sécheresse déshydrate le nectar, lequel devient impossible à récolter pour les butineuses. Traiter plus... pour récolter quoi ? Certaines pratiques apicoles sont tout aussi néfastes à la santé de l'abeille. Selon Paul Schweitzer, du Laboratoire d'analyses et d'écologie apicole, la sélection à outrance basée sur des critères strictement productifs (obtenir des ruches qui essaiment moins et produisent plus, par exemple), « présente le risque d'introduction de parasites nouveaux et appauvrit le patrimoine génétique qui a permis à l'abeille de conquérir toute la planète ». Une enquête menée entre 2002 et 2005 par l'Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) relevait des cas de contamination d'abeilles par les résidus de traitements anti-var-roa (coumaphos, fluvalinate). En apiculture conventionnelle, l'utilisation de traitements antibiotiques pour lutter contre la loque, une maladie récurrente causée par un bacille qui infecte les larves d'abeilles, a longtemps été systématique et excessive. Elle est aujourd'hui mieux réglementée, mais on continue à trouver dans le miel des traces de tétracyclines et de streptomycine dont l'effet à long terme sur le système immunitaire des abeilles est loin d'être anodin. Le mitage urbain des campagnes, qui aligne les villas-gazon vert soigneusement traité, n'améliore pas la situation. Quant aux risques liés aux OGM ou aux antennes-relais, ils ne sont encore que faiblement évalués. Un embryon d'étude mené en Allemagne1 a ainsi démontré que soumises au rayonnement d'un téléphone sans fil, les abeilles perdent leurs capacités d'orientation et sont alors incapables de retrouver leur ruche... C'est notre mode de vie et les pratiques de production qu'il engendre qui contribuent à fragiliser la santé des abeilles et à détruire leur outil de travail : la flore. Comme le rappelle Luc Belzunces, toxicologue à l'Inra, « l'abeille est un très bon modèle d'étude, aussi bon que le rat ». Cobayes en plein champ, elles sont aux premières loges ; et nous, juste derrière. Julie Cabanne (1) Hermann Stever, Jochen Kuhn et al., Verhaltensänderung der Honigbiene Apis mellifera unter elektromagnetischer Exposition, université de Coblence-Landau, 2006. Avec
l’aimable autorisation de « l’âge de faire » n°11 Juillet-Août 2007 |
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